Le siège de l'UNESCO, avenue de Fontenoy dans le 7e arrondissement de Paris, n'est pas un lieu choisi au hasard. En y lançant officiellement le 29 mai 2026 la nouvelle édition du forum « Diaspora For Growth », la Côte d'Ivoire a voulu signifier quelque chose de fort : la mobilisation de sa diaspora comme levier de développement n'est pas une opération de communication. C'est une stratégie d'État, portée au plus haut niveau, dans un cadre symboliquement chargé d'histoire et de légitimité internationale.
Dans la salle, ce jeudi matin, responsables institutionnels, acteurs économiques et représentants de la diaspora ivoirienne ont écouté l'ambassadeur de Côte d'Ivoire en France, Maurice Bandama, saluer « le rôle croissant de la diaspora dans la dynamique de croissance du pays ». Autour de lui, les représentants de deux ministères porteurs du projet — le ministère délégué chargé de l'Intégration africaine et des Ivoiriens de l'extérieur, et le ministère de la Promotion de la Jeunesse, de l'Insertion professionnelle et du Service civique — et des partenaires du secteur privé. Un partenariat public-privé qui dit tout sur l'ambition de l'opération : ne pas seulement déclarer, mais agir.
Pour comprendre l'enjeu de Diaspora For Growth, un chiffre suffit à saisir la mesure du phénomène : en 2025, les transferts financiers de la diaspora ivoirienne vers la Côte d'Ivoire ont atteint 938,8 milliards de francs CFA. Soit environ 1,4 milliard d'euros. Un flux annuel qui a été multiplié par près de dix en dix-sept ans — de 99,5 milliards de FCFA en 2008 à 640 milliards en 2023, puis le bond spectaculaire vers 938,8 milliards en 2025.
Ces 938 milliards ne tombent pas du ciel. Ils représentent des années de travail, d'économies et de sacrifices de millions d'Ivoiriens établis à l'étranger, qui envoient chaque mois de l'argent à leurs familles. Jusqu'ici, l'essentiel de ces transferts allait — légitimement — à la consommation courante des ménages : nourriture, santé, éducation, construction de maisons. Ce que les économistes appellent des dépenses « de subsistance », indispensables mais peu créatrices d'emplois durables à grande échelle.
L'ambition de Diaspora For Growth 2026 est précisément de modifier cette équation. Pas de supprimer les transferts de solidarité familiale — ils sont vitaux et aucune politique sérieuse ne cherche à les décourager. Mais d'en orienter une part croissante vers des projets productifs : l'immobilier développé, les PME, les startups technologiques, l'agro-industrie, les énergies renouvelables. Transformer la diaspora d'un filet de sécurité social en levier de développement économique. C'est le pari.
Un forum structuré autour de trois ambitions majeures
Le forum des 26 et 27 juin 2026 à Paris n'est pas conçu comme une grand-messe de la diaspora — le genre de rendez-vous où l'on prononce de beaux discours avant de repartir sans suite concrète. Ses organisateurs ont articulé l'édition autour de trois ambitions structurantes, présentées lors du lancement du 29 mai.
1. Transformer le potentiel économique — Convertir les ressources et compétences de la diaspora en projets concrets et financés, en phase avec les priorités du Plan National de Développement 2026-2030.
2. Reconnecter les intelligences dispersées — Créer les conditions d'un réseau opérationnel entre les talents ivoiriens installés à l'étranger et les acteurs économiques du pays, pour faciliter les échanges de savoir-faire, les co-investissements et les partenariats.
3. Bâtir une gouvernance ouverte — Favoriser l'implication de la diaspora dans les politiques publiques de développement, au-delà du seul rôle de financeur. Lui reconnaître un statut de partenaire stratégique à part entière.
Ce cadre en trois piliers reflète une maturité conceptuelle notable dans la manière dont les autorités ivoiriennes appréhendent désormais la question diasporique. Pendant longtemps, la diaspora africaine était perçue, dans les politiques publiques de ses pays d'origine, essentiellement sous l'angle des devises qu'elle envoyait. Ce regard réducteur a produit des dispositifs qui se contentaient de faciliter les transferts sans chercher à mobiliser les compétences, les réseaux et les ambitions entrepreneuriales de ces millions d'hommes et femmes.
La France en tête, Milan pour élargir le cercle
La géographie de l'initiative en dit long sur les priorités de la stratégie ivoirienne. La France est, de loin, la première destination des expatriés ivoiriens au sein de l'OCDE. C'est là que vit la diaspora la plus dense, la plus organisée, la plus connectée aux milieux économiques capables de co-investir en Côte d'Ivoire. Le choix de Paris comme épicentre du dispositif est donc logique.
Mais les organisateurs ne s'y limitent pas. L'annonce d'un roadshow à Milan le 6 juin 2026 — avant le forum parisien — signale une volonté d'aller chercher les investisseurs potentiels là où ils vivent, y compris hors de France. L'Italie accueille une communauté africaine significative, dont une partie est d'origine ivoirienne. Des Ivoiriens travaillent dans la mode, l'agroalimentaire, la logistique, la finance à Milan, Rome et Turin. Les mobiliser sur le projet Diaspora For Growth, c'est élargir le cercle des contributeurs potentiels bien au-delà du seul bassin francophone.
« Les Ivoiriens établis à l'étranger constituent aujourd'hui un levier stratégique pour l'économie nationale. Plus de 1,15 million de ressortissants ivoiriens vivent dans plus de 140 pays, formant un réseau de compétences, d'investisseurs et de professionnels dont le potentiel reste encore largement à exploiter. »
L'un des aspects les plus intéressants du discours de Diaspora For Growth 2026 est ce changement de paradigme dans la manière de nommer les membres de la diaspora. Plus de « ressortissants », terme qui renvoie à une relation de dépendance administrative. Pas non plus simplement d'« expatriés », notion géographique neutre. Les porteurs du projet utilisent les mots d'« entrepreneurs », d'« investisseurs », de « cadres », de « talents » — des catégories qui reconnaissent une agentivité, une capacité d'initiative.
Ce changement lexical n'est pas anodin. Il reflète une transformation réelle dans la manière dont une partie de la diaspora ivoirienne se perçoit elle-même. La génération des années 1970-1980, celle qui est arrivée en France pour étudier ou travailler et a envoyé de l'argent à la famille pendant quarante ans, a transmis à ses enfants et à ceux qui sont venus après elle une vision différente : non plus simplement contribuer à la survie des proches restés au pays, mais investir, entreprendre, construire — en Côte d'Ivoire comme en Europe.
C'est cette génération que Diaspora For Growth veut mobiliser. Celle des trentenaires et quadragénaires ivoiriens formés dans les grandes écoles européennes, actifs dans les milieux d'affaires français, belges, italiens ou britanniques, qui regardent l'essor économique ivoirien avec un mélange de fierté et d'envie — envie d'en être, d'y participer, de ne pas rater la fenêtre d'opportunité que représente une économie en croissance dans un continent en pleine transformation.
Le défi de la confiance : l'obstacle à ne pas sous-estimer
Le principal écueil de cette ambition ? La confiance. Pas la confiance dans les institutions françaises ou européennes — les membres de la diaspora y évoluent quotidiennement. Mais la confiance dans les institutions ivoiriennes : le système foncier, la justice, le cadre réglementaire des entreprises, la protection des investissements, la stabilité macroéconomique.
Les participants au forum du 29 mai — comme tous ceux qui ont investi, ou tenté d'investir, depuis l'étranger — connaissent ces obstacles par cœur. Terrain acheté et jamais sécurisé. Permis de construire bloqué par une administration opaque. Partenaire local peu fiable. Difficultés de rapatriement des bénéfices. C'est pourquoi des initiatives comme le SIIMEA, le Guichet Unique du Foncier, et maintenant Diaspora For Growth ne sont pas des actions isolées : elles font partie d'un écosystème d'accompagnement que la Côte d'Ivoire cherche à construire pour rassurer ses investisseurs expatriés.
La cohérence de cet écosystème — son efficacité réelle sur le terrain — sera le vrai baromètre du succès de cette stratégie. Les 938 milliards de FCFA envoyés par la diaspora en 2025 témoignent d'une fidélité affective et familiale indéfectible envers le pays d'origine. Transformer cette fidélité en investissement productif suppose que le pays d'origine soit à la hauteur de cette confiance. C'est la promesse que Diaspora For Growth 2026 vient, depuis l'UNESCO de Paris, faire à ses 1,15 million d'Ivoiriens de l'étranger.
29 mai 2026 : Cérémonie de lancement officiel · UNESCO, avenue de Fontenoy, Paris 7e
6 juin 2026 : Roadshow investisseurs · Milan, Italie
26-27 juin 2026 : Forum international Diaspora For Growth · Paris
Format : conférences, ateliers techniques, panels thématiques, rencontres d'affaires B2B et B2C
Public : entrepreneurs, investisseurs, étudiants, cadres, start-up, institutions financières, associations — 90 % diaspora
Ministère délégué chargé de l'Intégration africaine et des Ivoiriens de l'extérieur
Ministère de la Promotion de la Jeunesse, de l'Insertion professionnelle et du Service civique
Partenaires du secteur privé — non nommés dans le communiqué officiel
Ambassade de Côte d'Ivoire en France — représentée par son ambassadeur Maurice Bandama