Il y a des procès qui dépassent le simple cadre judiciaire pour devenir le miroir d'une époque. Celui qui oppose l'influenceur Stéphane Agbré, alias Apoutchou National, à la justice ivoirienne est clairement de ceux-là. Le mardi 24 mars 2026, dans la salle d'audience du Pôle pénal économique et financier d'Abidjan, le parquet a sorti l'artillerie lourde — et le choc de résonance sur les réseaux sociaux ivoiriens a duré toute la semaine.
Sept ans de prison ferme requis. Deux cent quarante millions de FCFA d'amende solidaire. Des milliards réclamés par l'État et la LONACI. Pour un homme dont la popularité s'est construite à coups de vidéos décomplexées, de générosité affichée et de billets de banque étalés devant la caméra, la chute est vertigineuse. Et elle ne concerne pas que lui.
Qui est Apoutchou National ?
Avant d'être un prévenu, Stéphane Agbré alias Apoutchou National était l'un des visages les plus populaires de la toile ivoirienne. Artiste, influenceur, animateur digital, il avait su fédérer une large communauté de fans grâce à son style décomplexé, sa générosité affichée et ses vidéos hautes en couleur sur les réseaux sociaux. Mais c'est précisément cette visibilité qui l'a mis dans le collimateur des autorités.
Quelques semaines après l'inscription de la Côte d'Ivoire sur la liste grise du GAFI, il avait affiché sur les réseaux sociaux une somme d'argent en liquide d'une valeur de plus de soixante millions de francs CFA. Le timing était, pour le moins, catastrophique — et les enquêteurs de la police économique n'allaient pas tarder à frapper à sa porte.
Le Groupe d'Action Financière (GAFI) est l'organisme international de surveillance contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme. Être inscrit sur sa liste grise signifie qu'un pays est sous surveillance renforcée, ce qui peut décourager les investisseurs étrangers et compliquer les relations bancaires internationales.
La Côte d'Ivoire a été ajoutée à cette liste grise, créant une pression politique forte sur les autorités judiciaires pour démontrer leur volonté de lutter activement contre les infractions financières. Le procès Apoutchou s'inscrit directement dans ce contexte.
Le ministère public n'a pas fait dans la nuance. Le parquet a demandé 7 ans de prison ferme contre trois prévenus — dont Stéphane Agbré et Akobé Léonel dit "Lionnel PCS" — ainsi qu'une amende solidaire de 240 millions de FCFA. Les faits reprochés sont précis : blanchiment de capitaux et infractions liées aux jeux et transferts d'argent sur les réseaux électroniques.
Les chiffres donnent le vertige. L'État de Côte d'Ivoire et la Loterie nationale (LONACI), constitués parties civiles, ont formulé des demandes massives : 2 milliards pour l'État, 1 milliard pour la LONACI. Ce n'est plus seulement un procès contre un influenceur. C'est l'État qui réclame sa part d'un système de jeux illicites qu'il estime avoir lésé de manière substantielle.
Orange et MTN dans le viseur — la grande surprise du procès
L'un des moments les plus inattendus de cette audience a été la mise en cause indirecte des deux géants de la téléphonie mobile opérant en Côte d'Ivoire. MTN a évoqué un "manque de vigilance" de son agrégateur, parlant de fraude orchestrée. Mais les représentants d'Orange Côte d'Ivoire ont eu plus de mal à convaincre le tribunal. L'avocat de la défense, Me Diallo Souleymane, a estimé sans ambages que les deux opérateurs devraient eux aussi se retrouver à la barre.
Cette dimension inédite soulève une question fondamentale que personne n'avait vraiment posée jusque-là : jusqu'où s'étend la responsabilité des plateformes de mobile money dans la circulation de fonds issus de paris illicites ? Si les opérateurs sont reconnus co-responsables, les implications pour tout l'écosystème fintech ivoirien pourraient être considérables.
"On ne se rend pas compte du danger que nous faisons courir à la Côte d'Ivoire quand on a certains comportements. Il faut restaurer la confiance des partenaires internationaux pour la sortie de la liste grise du GAFI."
Les avocats de la défense ont tenté, avec les armes du droit, de déconstruire l'argumentaire du parquet. Deux conseils avaient déjà plaidé à la barre ce mardi. Le dernier intervenant était attendu ce mercredi 25 mars, avant les répliques et la mise en délibéré. Le verdict n'est pas encore tombé à l'heure où nous publions — mais les réquisitions ont, elles, déjà produit leur effet dans l'opinion.
Ce que j'en pense — opinion libre
Soyons honnêtes. Ce procès est à la fois juste et instrumentalisé — et les deux peuvent être vrais en même temps.
Juste, parce que les faits reprochés sont réels. Exhiber soixante millions de FCFA en liquide sur les réseaux sociaux sans pouvoir en justifier la provenance, alors que son pays vient d'être placé sous surveillance internationale pour blanchiment — ce n'est pas de la naïveté. C'est de l'imprudence grave, au minimum.
Instrumentalisé, parce que le procureur lui-même l'a dit sans détour : l'objectif est de "restaurer la confiance des partenaires internationaux". Autrement dit, Apoutchou National paie aussi pour un système — le système des paris en ligne et du mobile money non régulé — que des centaines de personnes font tourner sans jamais avoir été inquiétées. Il est visible. Il paye pour sa visibilité autant que pour ses actes.
À l'heure où l'argent facile des réseaux sociaux fait rêver des millions de jeunes Ivoiriens — les paris sportifs en ligne, les influenceurs qui affichent leurs liasses —, ce procès envoie un message clair : la frontière entre succès viral et infraction pénale peut être très mince.
Le vrai problème n'est pas Apoutchou National. Le vrai problème, c'est un système économique parallèle qui prospère dans les angles morts de la loi, et une jeunesse qui n'a pas toujours les codes pour distinguer ce qui est légal de ce qui ne l'est pas. Ce procès devrait être l'occasion d'une conversation nationale là-dessus. Pas seulement d'une condamnation.
Le délibéré approche. Quelle que soit la décision du tribunal, cette affaire aura au moins eu le mérite de forcer une conversation que la société ivoirienne avait besoin d'avoir. La ligne rouge existait. Elle vient d'être tracée en rouge sang.