ENVIRONNEMENT / L'or contre les forêts : la Côte d'Ivoire à l'épreuve de l'orpaillage illégal

Rédigé par Junior Gnapié le Lundi 15 Juin 2026 à 18:45 | Lu 7 fois


Malgré des opérations répressives répétées et une mobilisation sans précédent des autorités, l'orpaillage clandestin continue de ravager les écosystèmes ivoiriens. Un fléau qui défie l'État, les communautés et les générations futures.


Sites d'orpaillage illégal


 
Il y a quelque chose de vertigineux à contempler la carte des opérations anti-orpaillage menées en Côte d'Ivoire depuis le début de l'année 2026. De Yamoussoukro à Issia, de Kossou à Korhogo, en passant par Daoukro et Toumodi, la géographie du phénomène couvre une bonne partie du territoire national. Et chaque semaine ou presque, une nouvelle intervention des forces de sécurité vient rappeler l'ampleur d'un mal enraciné.
Issia, dernier épisode en date
Le 4 juin 2026, l'Escadron de Gendarmerie mobile de Daloa et la Brigade territoriale d'Issia ont mené une opération coup de poing dans le département d'Issia. Bilan : vingt individus interpellés, quatre sites d'exploitation illégale déguerpis dans les localités de Juleskro et de Namané. Une opération parmi d'autres, mais qui illustre à nouveau l'ampleur du défi auquel est confronté l'État ivoirien.
La même semaine, la Direction Régionale des Eaux et Forêts de Yamoussoukro conduisait des patrouilles anti-orpaillage dans plusieurs localités du district autonome, dans le cadre d'une mobilisation nationale impulsée par le ministre des Mines. Les deux dossiers racontent en réalité la même histoire : celle d'une République qui multiplie les réponses sécuritaires face à un phénomène dont les racines sont aussi économiques que sociales.
Un désastre à plusieurs visages
L'orpaillage illégal — défini lors d'une conférence-débat tenue en avril 2026 comme « une exploitation aurifère menée en dehors du cadre réglementaire, sans autorisation et en violation des normes environnementales » — laisse des traces profondes dans les paysages et les écosystèmes ivoiriens. Les experts pointent régulièrement la déforestation rapide, la destruction des habitats naturels, la pollution des cours d'eau par les produits chimiques utilisés pour extraire l'or — notamment le mercure et le cyanure —, l'érosion des sols et la perte irréversible de biodiversité.
« L'orpaillage illégal ne peut prospérer sans la complicité des populations. » — Daba Innocent Sika, directeur régional des Mines et de la Géologie de Yamoussoukro.
Dans le lit du fleuve Bandama, près de Kossou, les autorités ont constaté des activités de dragage clandestin. Dans l'Indénié-Djuablin, les forêts classées sont squattées par des orpailleurs qui défient impunément les interdictions. Partout, le même constat accablant : l'appât du gain immédiat prime sur la préservation du bien commun.
Une réponse de l'État, mais pour quel résultat ?
Les autorités ivoiriennes ne sont pas restées les bras croisés. Depuis 2021, un Groupement Spécial de Répression de l'orpaillage illégal (GSROI), composé de 560 éléments dont 460 gendarmes et 100 agents des Eaux et Forêts, a été constitué. En avril 2026, la base opérationnelle de Kahankro, dans le département de Toumodi, a été dotée d'un détachement de la Brigade Spéciale de Surveillance et d'Intervention (BSSI), avec pour mission de lutter contre l'ensemble des crimes liés aux ressources naturelles.
Le 27 février 2026, un vaste projet de réhabilitation des sols dégradés par l'orpaillage a été lancé à Daoukro, porté par l'Abidjan Legacy Program. L'objectif : cartographier les zones abîmées et définir des stratégies de restauration à long terme. Une démarche ambitieuse, mais dont les effets concrets resteront à mesurer dans la durée.
La complicité locale, nœud gordien du problème
Ce que les experts et responsables administratifs répètent inlassablement dans toutes leurs interventions, c'est que la lutte contre l'orpaillage illégal ne peut aboutir sans l'implication des communautés locales. « L'orpaillage illégal prend souvent naissance au niveau des villages, avec la complicité d'acteurs locaux », rappelait en mars 2026 le sous-préfet de Yamoussoukro. Les chefs traditionnels, eux aussi, ont été sollicités. La Chambre nationale des rois et chefs traditionnels a renouvelé son engagement à sensibiliser les populations. Mais entre les discours et la réalité du terrain, l'écart reste parfois considérable.
La vérité, difficile à entendre, est que l'orpaillage illégal répond à un besoin de survie économique pour des milliers de jeunes sans emploi ni perspective dans des zones rurales enclavées. Réprimer sans proposer d'alternative crédible, c'est vider la mer avec une cuillère. C'est peut-être là le défi le plus urgent : transformer la lutte contre ce fléau en une véritable politique de développement rural inclusive et durable. L'avenir des forêts ivoiriennes en dépend.
AP
Ange Pascal — Rédaction Abidjan4All.netJournaliste
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