On lui a promis qu'il serait jugé « très bientôt ». C'était il y a vingt-neuf mois. David D., entrepreneur d'Abidjan, est entré à la MACA — la Maison d'arrêt et de correction d'Abidjan, la plus grande prison d'Afrique de l'Ouest — sans avoir été condamné par aucun tribunal. Son crime ? Avoir été accusé d'escroquerie lors d'un litige commercial. Depuis, il attend. Il attend son procès, son avocat, une décision, un signe que le dossier existe encore quelque part dans l'immense mécanique grippée qu'est le système judiciaire ivoirien.
Son histoire n'est pas une exception. Elle est une règle. Et cette règle s'applique chaque jour à des milliers d'hommes, de femmes, et parfois même d'enfants — comme ce mineur de 16 ans, Jean, jugé à huis clos sans même en être informé, condamné à trois ans de prison et envoyé purger sa peine sans qu'on lui ait jamais demandé de se défendre. « Je n'ai même pas pu me défendre », dira-t-il plus tard.
En Côte d'Ivoire, la justice est à la fois omniprésente et inaccessible. Elle punit vite ceux qui n'ont pas les moyens de se défendre, et traîne indéfiniment pour ceux dont le dossier ne « remonte » pas faute d'enveloppe bien placée. Ce dossier tente de nommer ce que tout Ivoirien connaît mais que peu osent dire publiquement : un système judiciaire structurellement défaillant, qui brise des vies et continue de fonctionner avec une impunité institutionnalisée.
Le principe est simple : la détention provisoire est une mesure exceptionnelle, réservée aux cas où le risque de fuite ou de destruction de preuves est avéré. Elle n'est pas une sanction. Elle n'est pas un jugement anticipé. C'est ce que dit le droit. C'est ce que proclame la Constitution ivoirienne, qui prévoit des garanties contre la détention arbitraire.
La réalité est aux antipodes. En Côte d'Ivoire, un tiers des prisonniers le sont au titre de la détention préventive, incarcérés depuis plus de deux ans en moyenne selon une enquête conjointe de l'ACAT-CI, de la FIACAT et du CERDAP. Depuis, la situation s'est encore aggravée. Au total, 12 056 personnes détenues, soit 51,27 %, sont en attente de jugement selon une enquête réalisée en juin 2024 par le Conseil national des droits de l'homme.
Ces chiffres représentent des vies entières suspendues. Des entrepreneurs dont l'activité s'effondre pendant l'incarcération. Des pères de famille dont les enfants grandissent sans eux. Des mères séparées de leurs nourrissons. Des détenus « abonnés à leur sort, parfois depuis dix ans », selon Hermane Yohou Zahui, président de l'Association de soutien aux prisonniers (SPOCI), qui arpente les lieux de détention depuis 2002 : « Jusqu'à présent, nos demandes de remise en liberté provisoire n'ont pas abouti. »
Un matin, vers 9h, des policiers envahissent ma chambre. Ils prennent tout : ordinateurs, câbles, imprimantes. Ils promettent qu'on sera de retour le soir même. Quatre jours de garde à vue plus tard, mon avocat arrive enfin. On m'accuse d'escroquerie et d'appel public à l'épargne. Je suis envoyé à la MACA en détention provisoire. Sans procès. Sans condamnation. Vingt-neuf mois plus tard, je suis toujours là.
Dans les couloirs des tribunaux ivoiriens, une expression revient souvent dans la bouche des justiciables épuisés : « Mon dossier dort. » Parfois depuis des mois. Parfois depuis des années. L'explication officielle invoque les volumes d'affaires, le manque de magistrats, les conditions matérielles difficiles. Tout cela est réel. Mais il y a une autre raison que les acteurs eux-mêmes n'hésitent plus à nommer.
La corruption est « la plus grosse plaie de l'appareil judiciaire ivoirien », selon des sources judiciaires citées par abidjan.net. Un dossier peut dormir des mois, voire des années sur un bureau ou dans un tiroir, avant de se « débloquer miraculeusement » dès qu'un « remerciement accompagné d'une enveloppe bien lourde » est perçu. Ce phénomène dépasse le seul système judiciaire : il irrigue le ministère de la Construction, les greffes, les cabinets d'instruction, les parquets.
Résultat : les personnes incarcérées doivent souvent faire appel à des intermédiaires et payer pour que leur dossier soit traité ou pour bénéficier d'aménagements de peine. Ceux qui n'ont pas les moyens restent dans l'angle mort du système. Leurs dossiers continuent de dormir. Et eux continuent de croupir.
« S'il est vrai que certains des huit juges récemment remerciés par le président de la République l'ont été pour abandon de poste, les autres l'ont été suite à des bruits de corruption. »
— Source judiciaire ivoirienne, citée par abidjan.net
La pénurie de magistrats amplifie le problème. Malgré un besoin considérable, moins d'une trentaine de magistrats sont formés chaque année en Côte d'Ivoire. Une pénurie qui plombe l'ensemble du fonctionnement de la justice. Magistrats, greffiers et personnels administratifs se plaignent du manque de matériel de travail, notamment de l'outil informatique. À cela s'ajoute un problème de procédure décrit par Me Hervé Gouaméné, avocat : le greffier met du temps à rédiger le document, et le magistrat met ensuite du temps à apposer sa signature — avec des conséquences directes sur les délais pour les justiciables et leurs avocats.
III. La MACA, miroir d'un système à bout
Construite en 1980 pour accueillir 1 500 détenus, la Maison d'arrêt et de correction d'Abidjan est devenue le symbole le plus visible et le plus brutal des dysfonctionnements judiciaires ivoiriens. Le Pôle pénitentiaire d'Abidjan accueille aujourd'hui 9 179 personnes pour 3 246 places effectives. Soit trois fois sa capacité. Dans certains établissements de l'intérieur du pays, les détenus doivent se relayer pour dormir, faute de place.
Derrière les murs, une organisation parallèle s'est mise en place pour survivre. Les « assimilés » — terme hérité de l'époque coloniale — bénéficient de meilleures conditions moyennant finances. Les nouveaux arrivants doivent payer « 1 000 FCFA chaque samedi » au chef de cellule, sous peine de dormir dans les sanitaires. La nourriture distribuée est insuffisante. Les femmes détenues ne reçoivent pas de produits hygiéniques. Dans certains établissements, des personnes détenues sont décédées sans qu'aucune enquête officielle ne soit menée pour en déterminer les causes.
À 16 ans, j'ai été mis en cellule avec des bandits et des criminels adultes. Pendant dix-huit mois, j'ai attendu un procès dont je ne savais rien. Quand j'ai appris que j'avais été condamné à trois ans de prison, j'étais en train de subir ma peine depuis des mois. Je n'ai même pas pu me défendre. J'essaie de prendre le positif. J'ai longtemps été en colère. Je ne comprenais pas une telle injustice.
Le terrain judiciaire le plus meurtrier en Côte d'Ivoire n'est pas pénal. C'est le foncier. Des milliers d'Ivoiriens ont tout perdu à cause de titres falsifiés, de ventes multiples du même terrain, d'attestations de propriété bidon, de décisions de justice bafouées. Expropriations abusives, ventes multiples, documents contestés, décisions de justice bafouées : le citoyen lambda, souvent sans appui politique, se retrouve face à une muraille d'injustice et d'arrogance administrative.
Ce qui rend la situation particulièrement grave, c'est l'imbrication de réseaux entre fonctionnaires véreux et acteurs du système judiciaire. Certains magistrats, avocats, juges et autres font partie de ce vaste réseau criminel, verrouillant toutes les tentatives d'enquêtes sérieuses. Les victimes de ces arrangements se retrouvent dans une spirale sans fin : elles portent plainte, le dossier est bloqué, l'adversaire qui a « payé » progresse, et finalement c'est la victime qui se retrouve à la rue.
La zone d'Akoupé-Zeudji, à titre d'exemple récent, illustre cette porosité : entre chevauchements de droits, corruption et méconnaissance des lois, l'État tente de reprendre le contrôle. Pour les victimes de ces arnaques, souvent des familles ayant investi leurs économies, l'espoir réside dans un règlement équitable — qui tarde souvent à venir.
Il faut être honnête : la Côte d'Ivoire n'est pas dépourvue de textes protecteurs. La Constitution garantit formellement les droits fondamentaux. Le Code de procédure pénale a été modifié en 2019 pour introduire des alternatives à la détention préventive — contrôle judiciaire, travaux d'intérêt général. La BCEAO a récemment accordé aux membres de la diaspora le statut de résident bancaire, ouvrant des droits nouveaux. Le Pôle pénal économique et financier a enregistré des résultats mesurables : 404 enquêtes ouvertes, 119 jugements rendus en 2025, et plus de 263 milliards de FCFA recouvrés depuis son opérationnalisation.
Mais entre les textes et la réalité, il y a un gouffre. Les tribunaux peinent à mettre en application les nouvelles alternatives à la détention. « Le processus a commencé, mais timidement », déplore Paul Angaman, président de l'Observatoire des lieux de détentions en Côte d'Ivoire (ObsLid). La mesure n'est pas encore étendue à l'ensemble du territoire.
Amnesty International, dans un communiqué de mars 2026, a interpellé les autorités sur des détentions qu'elle qualifie de « sans fondement » concernant des personnes arrêtées dans le contexte de l'élection présidentielle d'octobre 2025. Le ministère de la Justice a répondu que ces personnes avaient bénéficié de « toutes les garanties du procès équitable ». Ce dialogue de sourds entre l'institution et ses observateurs illustre le problème de fond : le manque de transparence et de mécanismes de contrôle indépendants.
Constitution ivoirienne : garantit les droits fondamentaux, l'interdiction de détention arbitraire, le droit à un procès équitable.
Code de procédure pénale 2019 : introduit le contrôle judiciaire comme alternative à la détention préventive. Application encore très timide sur le terrain.
Ce qui manque : aucun mécanisme officiel de plainte sur les conditions de détention n'existe. Aucune indemnisation de l'État pour détention provisoire injustifiée n'est prévue dans la loi ivoirienne, contrairement au droit international auquel le pays est pourtant lié (PIDCP, article 9).
Le gouvernement n'est pas sourd. La Haute Autorité pour la Bonne Gouvernance (HABG) existe. Le Pôle pénal économique et financier fonctionne. Une plateforme numérique de digitalisation des actes de justice a été lancée. En 2025, la plateforme SignalIS a enregistré 451 dénonciations, dont 67 % visant des agents publics, débouchant sur 37 interpellations. Ces chiffres montrent qu'il existe une volonté institutionnelle réelle.
Mais ils montrent aussi l'ampleur du défi. 37 interpellations pour un pays de 30 millions d'habitants, avec une corruption structurellement ancrée dans son système judiciaire, c'est un début — pas une solution. La Côte d'Ivoire pointe au 76e rang mondial de l'Indice de perception de la corruption de Transparency International, avec 43 points sur 100 en 2025, contre 45 en 2024. Le recul est modeste, mais il est là.
Pour les acteurs de terrain qui travaillent au quotidien avec les victimes du système, les réformes manquent d'un élément fondamental : la sanction effective des magistrats et fonctionnaires corrompus. Un magistrat qui fait « dormir » un dossier contre rémunération ne risque pas grand-chose aujourd'hui. Un greffier qui perd une pièce cruciale d'un dossier n'en répond devant personne. Tant que l'impunité des acteurs du dysfonctionnement n'est pas levée, les textes les plus sophistiqués ne changeront rien au quotidien des justiciables.
« Le citoyen lambda, souvent sans appui politique, se retrouve face à une muraille d'injustice et d'arrogance administrative. Dieu seul peut nous rendre justice... »
— Témoignage d'une victime de fraude foncière, recueilli à Abidjan (source Business & Actuality TV)
Les associations, les avocats, les ONG et les justiciables ordinaires qui ont parlé à cette rédaction formulent des demandes qui convergent avec une clarté désarmante : ils ne demandent pas la lune. Ils demandent que le droit s'applique. Que les délais de procédure soient respectés. Que les dossiers ne disparaissent plus. Que les magistrats corrompus soient sanctionnés. Que l'aide juridictionnelle soit une réalité et non un principe de papier. Que les victimes d'erreurs judiciaires puissent être indemnisées.
Au-delà des réformes institutionnelles, il y a une demande plus profonde et plus difficile à satisfaire : la confiance. Les Ivoiriens ont perdu confiance vis-à-vis de leur système judiciaire. Une justice équitable et efficace est pourtant une condition sine qua non d'un retour de la cohésion nationale. Cette formule de l'Agence Française de Développement, qui accompagne la réforme judiciaire ivoirienne depuis des années, dit l'essentiel.
On ne bâtit pas une économie émergente sur un système judiciaire perçu comme corrompu et arbitraire. On n'attire pas des investissements dans un pays où un titre foncier peut être contesté demain par quelqu'un qui a mieux payé que vous au greffe. On ne construit pas une société juste quand les plus pauvres purgent des années sans jugement pendant que les mieux connectés voient leurs dossiers disparaître ou se résoudre à l'amiable.
David D. attend toujours son procès. Jean reconstruit sa vie avec les cicatrices d'une condamnation prononcée sans qu'on lui demande son avis. Et quelque part à Abidjan, des dossiers continuent de dormir dans des tiroirs, en attendant que quelqu'un leur donne les clés pour se réveiller.
La justice ivoirienne n'a pas besoin de discours supplémentaires. Elle a besoin que le droit soit appliqué, ici, maintenant, pour tout le monde. Pas seulement pour ceux qui peuvent payer.