Le carburant aviation (kérosène) a bondi de 76 % depuis la fermeture du détroit d'Ormuz, pesant lourdement sur les compagnies africaines.
Quand les guerres se font loin, leurs conséquences, elles, arrivent vite et fort. Le conflit au Moyen-Orient, qui a conduit à la fermeture du détroit d'Ormuz — voie maritime stratégique par laquelle transite une part considérable du pétrole mondial — est en train de transformer radicalement les conditions du transport aérien en Afrique. Pour les voyageurs du continent, la réalité est simple et douloureuse : les billets d'avion sont devenus beaucoup plus chers, et certaines destinations ont purement et simplement disparu des tableaux d'affichage.
Selon les données de l'agence S&P Global, environ 70 % des importations africaines de carburant d'aviation transitent habituellement par le détroit d'Ormuz. Depuis fin février 2026, ce passage est quasi paralysé, privant le marché de 20 % des approvisionnements mondiaux en pétrole et en gaz naturel liquéfié. Le résultat sur les marchés est sans appel : le baril de kérosène, l'indice Platts en attestant, a bondi de 76 % depuis le début du conflit, atteignant 171 dollars — soit le double de son niveau du 2 janvier 2026.
Si toutes les compagnies aériennes mondiales subissent ce choc, les transporteurs africains sont de loin les plus vulnérables. La raison est structurelle : selon Abderahmane Berthé, secrétaire général de l'African Airlines Association, le carburant représente entre 40 % et 50 % des coûts d'exploitation des compagnies africaines, contre 25 à 30 % en Europe et aux États-Unis. Des marges déjà fragiles sur des liaisons souvent peu denses, un accès limité aux instruments de couverture financière, une dépendance accrue aux importations : l'équation est redoutable.
« Ma grande crainte est que les voyages non essentiels deviennent nettement plus inabordables, et que la demande chute assez brutalement. »
— Guy Leitch, rédacteur en chef du magazine SA Flyer
Les grandes compagnies du continent — Ethiopian Airlines, Kenya Airways, EgyptAir, Royal Air Maroc — sont en première ligne. Ethiopian Airlines, fleuron du transport aérien africain, aurait perdu environ 137 millions de dollars en l'espace d'une seule semaine. Kenya Airways a déjà annoncé des hausses de tarifs pour tenter d'absorber le choc. Des vols vers le Moyen-Orient ont été annulés, d'autres routes ont été allongées ou réorganisées, faisant gonfler les temps de trajet et les coûts opérationnels. Les hubs du Moyen-Orient tombent, l'Afrique aussi
+76 %Hausse du prix du kérosène
171 $Prix du baril (mars 2026)
70 %Carburant africain via Ormuz
53 Mds $Pertes secteur mondial
L'impact dépasse la seule question du carburant. Le Moyen-Orient est une plaque tournante cruciale de l'aviation mondiale, en particulier pour les liaisons entre l'Afrique, l'Asie et l'Europe. Qatar Airways a dû annuler plus de 91 % de ses vols depuis le 28 février. Emirates, géant de Dubaï, a suspendu quasiment la moitié de ses liaisons. Etihad a réduit les siennes des trois quarts. Pour les voyageurs africains qui transitaient par Doha, Dubaï ou Abu Dhabi pour rejoindre l'Asie ou certaines destinations européennes, les alternatives sont rares, plus longues et bien plus onéreuses.
Les fermetures d'espace aérien au-dessus de l'Iran, de l'Irak et d'Israël contraignent en outre les compagnies à des détours considérables sur leurs routes entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique. Des porte-conteneurs, comme ceux du français CMA CGM, sont bloqués dans le détroit d'Ormuz. Des centaines de navires commerciaux doivent contourner le continent africain, allongeant drastiquement les temps de livraison et les coûts de fret maritime.
Air Côte d'Ivoire dans la tourmente Les fermetures d'espace aérien au-dessus de l'Iran, de l'Irak et d'Israël contraignent en outre les compagnies à des détours considérables sur leurs routes entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique. Des porte-conteneurs, comme ceux du français CMA CGM, sont bloqués dans le détroit d'Ormuz. Des centaines de navires commerciaux doivent contourner le continent africain, allongeant drastiquement les temps de livraison et les coûts de fret maritime.
La compagnie nationale ivoirienne n'est pas épargnée par la crise. Air Côte d'Ivoire, qui prépare une ligne vers Beyrouth prévue pour le 29 mars — une desserte destinée à relier la diaspora libanaise d'Afrique de l'Ouest à son pays d'origine —, voit son projet retardé par les tensions persistantes au Moyen-Orient. Un coup supplémentaire pour une compagnie déjà fragilisée selon des analyses récentes du secteur, dans un contexte où la hausse du carburant fait peser des contraintes supplémentaires sur tous les opérateurs africains.
Que faire face à ce choc ? Les experts du secteur s'accordent sur quelques pistes. Certaines compagnies ajoutent des escales techniques dans des pays où le kérosène est moins coûteux pour « faire le plein » dans des conditions plus favorables. D'autres augmentent la quantité de carburant embarquée au départ. Mais toutes ces stratégies ont leurs limites : elles alourdissent les avions, augmentent la consommation, réduisent la capacité commerciale et allongent les temps de trajet pour les passagers.
À plus long terme, c'est toute la stratégie d'approvisionnement énergétique du continent africain qui est interrogée. La dépendance aux importations de carburant via des routes maritimes que d'autres contrôlent est une vulnérabilité structurelle. Des investissements dans les biocarburants aéronautiques, dans des infrastructures de raffinage sur le continent et dans la diversification des sources d'approvisionnement seront indispensables pour préparer l'avenir.
Pour l'heure, le voyageur africain — celui qui prend l'avion pour rejoindre sa famille, pour aller soigner un proche à l'étranger, pour développer ses affaires — paie le prix d'une instabilité géopolitique mondiale dont il n'est pas acteur. La crise au Moyen-Orient est loin. Ses factures, elles, arrivent directement sur le bureau d'embarquement.
Ange Pascal
À plus long terme, c'est toute la stratégie d'approvisionnement énergétique du continent africain qui est interrogée. La dépendance aux importations de carburant via des routes maritimes que d'autres contrôlent est une vulnérabilité structurelle. Des investissements dans les biocarburants aéronautiques, dans des infrastructures de raffinage sur le continent et dans la diversification des sources d'approvisionnement seront indispensables pour préparer l'avenir.
Pour l'heure, le voyageur africain — celui qui prend l'avion pour rejoindre sa famille, pour aller soigner un proche à l'étranger, pour développer ses affaires — paie le prix d'une instabilité géopolitique mondiale dont il n'est pas acteur. La crise au Moyen-Orient est loin. Ses factures, elles, arrivent directement sur le bureau d'embarquement.
Ange Pascal