Je suis sorti du Pullman Montparnasse avec une certitude que je n'avais pas en y entrant : le plus grand problème de l'investissement de la diaspora africaine n'est pas le manque d'argent. C'est le manque de confiance. Et ce SIAP 2026, aussi imparfait soit-il dans sa première édition, a commencé à réparer quelque chose de fondamental.
Disons-le franchement : pendant des décennies, on a regardé la diaspora africaine avec une condescendance à peine voilée. Des deux côtés d'ailleurs. En Europe, on la traitait d'abord comme une main-d'œuvre, puis comme un problème d'intégration. En Afrique, on l'instrumentalisait pour ses remises de fonds — « envoie de l'argent » — tout en lui compliquant systématiquement la vie dès qu'elle essayait d'investir sérieusement. Résultat : des milliards de dollars envoyés chaque année, dont une part écrasante va à la consommation courante et aux dépenses d'urgence familiale, et une portion minuscule transformée en investissements productifs capables de créer des emplois durables.
Le SIAP 2026 pose, pour la première fois de manière organisée et plurinationale, la bonne question : comment changer ça ? Et les réponses qui ont émergé de ces deux jours sont plus structurées qu'on ne l'aurait imaginé pour une première édition.
Pour comprendre ce qui distingue le SIAP de tous les autres événements immobiliers ou économiques qui brassent chaque année de belles promesses dans les salles parisiennes, il faut écouter ce que Dr Elie Nkamgueu, président du Club Efficience, a dit à la sortie de la rencontre institutionnelle : « Le but n'est pas de faire un salon pour faire un salon. Le but, c'est de voir ce qui se passe après. »
Cette phrase anodine en apparence est en réalité une révolution de méthode. Le salon comme point de départ d'un processus, pas comme point d'arrivée d'un spectacle. Pendant trop longtemps, les forums de la diaspora ont ressemblé à des réunions de famille où l'on se congratule, où l'on prend des photos, où l'on signe des protocoles d'accord qui prennent la poussière dans les tiroirs des ministères. Le SIAP a voulu rompre avec ce cycle — et la rencontre institutionnelle du premier jour a permis de formuler des engagements concrets, avec des acteurs capables de les tenir.
« L'innovation de ce salon, c'est de décompartimenter les diasporas. Un Ivoirien peut aujourd'hui investir au Sénégal. Un Camerounais peut acheter au Bénin. C'est une révolution culturelle autant qu'économique. »
— Dr elie Nkamgueu, Président du Club Efficience — SIAP 2026
J'ai eu l'occasion d'écouter plusieurs acteurs présents sur les stands. Et un mot revenait, obsessionnel, dans presque toutes les conversations : la sécurisation. Herman Kanga-Atchinkwassy - Directeur Marketing NSIA Holding Financière, résumait la douleur collective avec une image qui fait mouche : « Il n'y a rien de plus désagréable que d'avoir transféré de l'argent pendant des mois à un parent resté à Abidjan, d'arriver enfin au pays et de se rendre compte qu'il n'y a aucune brique qui est montée. »
Cette phrase, elle est dans la tête de chaque membre de la diaspora qui a voulu investir dans l'immobilier au pays. Le frère ou la cousine à qui on a confié les fonds et qui a « géré » la chose à sa façon. Le promoteur qui a encaissé les premiers versements et fait disparaître le chantier. L'avocat local introuvable le jour du problème. Le titre foncier qui n'existe que sur le papier. Ces histoires, vraies, racontées et re-racontées dans les foyers de la diaspora depuis des générations, ont fini par créer un mur de méfiance. Et ce mur a un coût économique direct : des milliards qui restent dormants dans des comptes européens faute d'un minimum de confiance dans le circuit d'investissement.
Ce qui est remarquable dans ce que j'ai entendu au SIAP 2026, c'est que les acteurs présents ne se sont pas contentés de décrire les problèmes. Ils ont apporté des réponses opérationnelles, immédiates, qui fonctionnent déjà.
Le cas le plus frappant est celui du programme immobilier pour les femmes de la diaspora ivoirienne piloté par Carole Sanni - présidente de l'UIAFFIF - Union inter-fédérale des associations Féminines et des femmes Ivoiriennes de France. En quatre mois, 50 maisons livrées. 50 autres sur le point de l'être. Objectif total : 300 logements, à 25 millions de FCFA l'unité, payables à raison de 339 euros par mois sur 15 ans. Un partenariat signé avec le ministère ivoirien de la Construction et le soutien du directeur général du logement. Ce n'est plus un projet. C'est une réalité, avec des clés remises, des familles installées, des chantiers en cours.
Sur le plan financier, des fintechs comme IYU — établissement agréé par la Banque de France — proposent ce que Western Union ou MoneyGram ne peuvent pas faire : sécuriser le transfert de sommes importantes dans le cadre d'un projet immobilier, avec traçabilité complète des flux entre un compte européen et une banque africaine partenaire. La différence avec un simple service de transfert ? La diligence renforcée, la sécurisation juridique, et la capacité à gérer des montants significatifs qui correspondent à un apport immobilier réel.
Depuis son bureau parisien au 9 avenue Corentin-Cariou, Cofina Service France permet à n'importe quel membre de la diaspora d'ouvrir un compte dans son pays d'origine sans y être physiquement présent. L'argent déposé est disponible sur une application mobile et peut financer directement un terrain, un logement, ou une activité commerciale.
Exemple concret disponible dès maintenant : terrain à Assouindé, Côte d'Ivoire — 400 m² à 12 000 euros, financement sur 7 ans. Pas d'intermédiaire opaque. Pas de frère-cousin qui gère. Un contrat. Des mensualités. Un titre.
L'idée la plus révolutionnaire du SIAP 2026 n'est pas technique. Elle est culturelle. Le Club Efficience a fait le pari de bousculer une habitude profondément enracinée dans les mentalités diasporiques : l'idée selon laquelle on n'investit que dans son pays d'origine. Pas ailleurs. Jamais ailleurs.
Cette logique du repli identitaire est humainement compréhensible. On investit là où on a ses racines, ses habitudes, ses repères, sa famille. Mais elle est économiquement limitante. Les Ivoiriens de la diaspora ne peuvent envisager que la Côte d'Ivoire. Les Sénégalais, que le Sénégal. Résultat : sur des marchés parfois saturés de certains types de biens, la demande diasporique se concentre, fait monter les prix, et exclut paradoxalement les populations locales les plus modestes.
Le SIAP a mis autour d'une même table les représentants de 12 pays et dit : investissez là où l'opportunité est bonne, pas forcément là où vous êtes né. Et ça marche. Des Ivoiriens présents au salon ont explicitement exprimé leur intérêt pour des projets au Sénégal, au Bénin ou au Cameroun. Des Congolais de RDC ont regardé du côté du Gabon. C'est un changement de paradigme. Il est lent, mais il est réel.
« La diaspora de deuxième et troisième génération est capable d'investir dans n'importe lequel de nos pays. C'est cette innovation culturelle que nous apportons. »
— DR ELIE NKAMGUEU, Club Efficience — SIAP 2026
Je ne vais pas terminer cette chronique dans un lyrisme naïf. Le SIAP 2026 est une première édition prometteuse. Il n'est pas une solution miracle. Et les blocages structurels qui freinent l'investissement de la diaspora ne disparaîtront pas grâce à un beau salon parisien.
La dématérialisation des titres fonciers, la possibilité pour un résident en Europe d'emprunter dans une banque africaine sur la base de ses revenus européens, la certification obligatoire des promoteurs immobiliers, la création d'un guichet unique dans les ambassades : ce sont des chantiers régaliens. Ils nécessitent une volonté politique que les sociétés civiles seules ne peuvent pas imposer. Dr Elie Nkamgueu le dit lui-même avec une clarté que j'apprécie : « Il y a des prérogatives réservées aux États. » Les cadastres, la réglementation bancaire, les accréditations diplomatiques — tout cela appartient à la sphère des gouvernements.
La bonne nouvelle, c'est que les États étaient présents au SIAP 2026. Les représentations diplomatiques de plusieurs des douze pays invités ont assisté à la rencontre institutionnelle. Des engagements ont été pris — pas signés dans le marbre, mais verbalisés, partagés, témoins. La pression des sociétés civiles organisées comme Efficience, combinée à la visibilité médiatique de tels événements, peut créer les conditions d'un suivi réel.
C'est d'ailleurs l'ambition explicite du Club pour le SIAP 2027 : ne pas repartir de zéro. Présenter, dès l'ouverture de la prochaine édition, un rapport d'avancement sur les engagements pris cette année. Quels pays ont dématérialisé leur cadastre ? Quelles banques ont lancé un produit crédit-diaspora fonctionnel ? Combien de promoteurs ont été certifiés et référencés ? Ce mécanisme de redevabilité publique, s'il est tenu, changera la nature même de cet événement. Il en fera non plus un salon, mais un observatoire.
Un dernier mot sur ce que ce salon dit de nous
La diaspora africaine transfère chaque année plus de 100 milliards de dollars vers le continent. Elle représente 6 % du PIB africain. Elle envoie plus que ce que toutes les aides publiques au développement réunies injectent sur le continent. Et pourtant, pendant des décennies, elle a été traitée comme un guichet automatique, pas comme un acteur économique à part entière.
Le SIAP 2026 dit quelque chose de différent. Il dit : vous n'êtes pas que des envoyeurs de fonds. Vous êtes des investisseurs. Vous méritez des outils dignes de ce nom, de la transparence, de la sécurité juridique, des partenaires fiables. Et nous — promoteurs, banques, fintechs, ambassades — nous sommes là pour vous les offrir.
C'est un discours qu'il faudra vérifier dans les actes. Mais pour l'instant, dans les couloirs du Pullman Montparnasse, quelque chose s'est passé ce week-end que je n'avais jamais vraiment vu à cette échelle : la diaspora africaine a arrêté de demander la permission. Elle a pris la parole. Elle a posé ses conditions. Et elle a commencé à bâtir, ensemble, les ponts que les États auraient dû construire depuis longtemps.
Rendez-vous au SIAP 2027. On verra bien ce qui a tenu ses promesses.