C'est le genre d'affaire qui tient toute une salle d'audience en haleine. L'accusé n'est ni un homme d'affaires, ni un haut fonctionnaire, ni une célébrité des réseaux sociaux. C'est un instituteur. E. Tano, en poste à Assuety dans la sous-préfecture de Daoukro, touchait officiellement moins de 500 000 FCFA par mois. Pourtant, de mai 2022 à juin 2024, pas moins de 229 333 310 FCFA ont circulé sur son compte bancaire — une somme équivalant à près de quarante ans de salaire brut. Le 24 avril 2026, il s'est retrouvé à la barre du Pôle Pénal Économique et Financier (PPEF) pour tenter d'expliquer l'inexplicable.
Placé sous contrôle judiciaire depuis le 20 janvier 2025, E. Tano comparaissait ce vendredi en audition contradictoire. L'enjeu : convaincre un tribunal que ces montants astronomiques — déposés en espèces et parfois par virements — ont une origine parfaitement légale. Sa stratégie de défense : multiplier les sources de revenus déclarées. Et la liste est longue. Vente de viande, vente de koutoukou — un alcool traditionnel ivoirien distillé à base de palme — exploitations d'hévéa héritées ou acquises, logements en location. Un véritable portefeuille d'activités complémentaires. Sauf que les preuves, elles, ne se sont pas présentées à l'audience.
La barre des villas : un patrimoine qui interroge
Sur le papier, l'argument tient la route. La Côte d'Ivoire est un pays où les fonctionnaires complètent souvent des salaires insuffisants par des activités dans le secteur informel — agriculture, petit commerce, immobilier locatif. Ce n'est ni illégal ni rare. Mais ce qui a fragilisé la position d'E. Tano, c'est l'absence totale de pièces justificatives pour étayer ces déclarations. Pas de baux de location signés. Pas de reçus de vente de koutoukou. Pas de documents prouvant la propriété des plantations d'hévéa.
— La présidente du tribunal · PPEF Abidjan, audience du 24 avril 2026
La présidente sceptique, la défense en difficulté
Par ailleurs, un élément supplémentaire a complexifié le dossier : l'instituteur utiliserait le code d'un opérateur économique pour ses achats de produits. Un troisième acteur donc, dont le tribunal entend recueillir le témoignage lors de la prochaine audience, fixée au 15 mai 2026.
📋 Les sources de revenus déclarées par E. Tano — non justifiées à ce jour
Location immobilière : 600 000 FCFA par mois (4 villas 4 pièces + 2 villas 3 pièces + 2 studios)
Plantation d'hévéa héritée : 7 hectares à Bongouanou (père)
Plantation personnelle d'hévéa : 3,5 hectares à Assuety
Commerce de viande : montant non précisé
⚠️ Aucune pièce justificative présentée à l'audience du 24 avril 2026
Ce que ce procès dit de la Côte d'Ivoire économique
Le PPEF, créé pour traquer la criminalité économique et financière, est de plus en plus saisi de dossiers qui interrogent cette zone grise entre l'informel légal et le blanchiment illicite. La question que pose ce procès n'est pas seulement celle de la culpabilité d'un instituteur. C'est celle de la place de l'économie informelle dans un pays qui cherche à sortir de la liste grise du GAFI et à asseoir sa réputation de destination financière crédible. Le 15 mai, le tribunal entendra les justificatifs. Si E. Tano peut les produire, il pourrait s'en sortir. S'il ne le peut pas, la justice tirera ses propres conclusions.














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