Il y a des crises qui couvent longtemps avant d'exploser. Celle de l'Union des Journalistes Ivoiriens en France (UJIF) appartient à cette catégorie. Fondée en 2007 dans le 12e arrondissement de Paris avec l'ambition de fédérer les hommes et femmes de plume et de micro ivoiriens établis en France, l'organisation vient de vivre, en l'espace d'un mois, sa séquence la plus dramatique : une élection tenue dans un climat de haute tension, des communiqués qui s'affrontent, un droit de réponse cinglant — et, clou du spectacle, la naissance d'une organisation rivale, le Réseau des Journalistes Ivoiriens de France (REJIF), constituée le samedi 23 mai 2026, à quelques jours d'intervalle seulement.
Pour comprendre ce dénouement, il faut remonter le fil d'une crise que beaucoup avaient préféré ignorer trop longtemps.
Aux origines du blocage : cinq ans de vide statutaire
Le mandat de Jean-Paul Oro à la tête de l'UJIF expirait en 2021. Ce journaliste, correspondant à Paris du quotidien L'Intelligent d'Abidjan, avait été investi président en février 2020 lors d'une cérémonie à Noisy-le-Sec. Mais aucune assemblée générale élective ne fut organisée dans les délais statutaires. Cinq années passèrent, marquées par la pandémie de Covid-19, des restrictions sanitaires, une action en justice interne contestant sa réélection, et un déficit récurrent de quorum.
Pour ses détracteurs, l'équation est simple : Oro a confisqué le siège. Pour lui, il n'a fait qu'assurer la continuité institutionnelle — les statuts prévoyant, dit-il, que le bureau sortant reste en fonction jusqu'à l'installation du suivant. Cette interprétation sera au cœur de toutes les querelles à venir.
L'UJIF doit redevenir un pont, pas une tour d'ivoire. Un endroit où l'on peut s'entraider, se former, coproduire avec Abidjan. Mais aussi peser dans le débat public sur la liberté de la presse, l'éthique et la déontologie.
Le mois d'avril : la marmite commence à bouillir
C'est lors de l'assemblée générale ordinaire du 25 avril 2026, tenue dans le 18e arrondissement de Paris, que les choses commencent à se précipiter. La séance, assurée par Blaise Bansié au secrétariat, se transforme en tribunal informel : critiques franches contre le bureau Oro, demande collective de refondation, annonces de candidatures. Un comité ad hoc est institué — dans un esprit, clame-t-on, de réconciliation.
Le 2 mai, une AGE se tient à l'AGECA, autour du thème Renaissance – Unité – Responsabilité. Selon les organisateurs, les décisions sont prises collectivement, après débats et votes : report de la partie élective, révision des textes, fusion des deux comités et calendrier fixé au 16 mai pour l'élection.
Mais la paix est de courte durée.
Le communiqué qui embrase tout
Le 13 mai, Eden Bégé (de son vrai nom Georges-Eden Bobia), membre fondateur de l'UJIF et vice-président du comité ad hoc, publie un communiqué signé au nom de plusieurs membres. Le texte est cinglant : il dénonce la partialité du comité ad hoc, des conflits d'intérêts avérés impliquant des membres du comité également candidats au futur conseil d'administration, un manque de transparence dans la publication des documents, et une liste électorale contestée excluant plusieurs membres fondateurs sans justification.
La demande est nette : suspension immédiate de l'AGE du 16 mai, reconstitution d'un comité impartial composé de membres non candidats, publication transparente de la liste électorale. Le consulat et l'ambassade de Côte d'Ivoire sont informés en guise d'attestation publique des irrégularités alléguées.
Le lendemain, Eden Bégé et Taki Bouanzi, directeur de publication d'Enquête Média, remettent leurs démissions du comité ad hoc. Leur communiqué d'adieu invoque l'honneur de la corporation.
Ce que certains appellent "blocage", d'autres appellent cela respect des règles, exigence de transparence et refus de cautionner une improvisation hasardeuse.
Le 16 mai : Axel Illary prend les commandes
Malgré le boycott d'une partie des membres et les tentatives de perturbation attribuées à l'ancien bureau, l'AGE se tient bel et bien le 16 mai 2026, dans les locaux de l'association paroissiale Saint-Hippolyte du 13e arrondissement. L'ambiance est électrique. À l'issue d'un scrutin serré — 19 voix contre 13 —, Axel Illary, journaliste et producteur, est élu à la présidence de l'UJIF. Sa concurrente, Thérèse Tikishia Digbeu, figure respectée de la diaspora médiatique ivoirienne, s'incline avec fair-play.
Fait marquant, les nouveaux statuts adoptés ce jour créent une instance inédite dans l'histoire de l'UJIF : un Conseil d'Administration, présenté comme un garde-fou contre toute future dérive autoritaire. Les membres fondateurs se voient, eux, confier un rôle strictement consultatif, activable uniquement en cas de crise grave — notamment si aucun scrutin n'est organisé dans les trois mois suivant l'expiration des mandats du bureau.
Jean-Paul Oro contre-attaque : un droit de réponse-fleuve
Oro ne désarme pas. Dans un long droit de réponse publié sur le site L'Afrique d'Aujourd'hui, l'ancien président démonte méthodiquement, selon lui, la narration de la majorité victorieuse. Il conteste l'accusation de « vide statutaire de cinq ans », invoquant la pandémie, les procédures judiciaires et l'absence de quorum comme circonstances atténuantes objectives. Il réfute toute prolongation illégale de son mandat, citant la clause de continuité institutionnelle des statuts. Il attaque la tenue de l'AGE du 16 mai comme irrégulière dans la forme.
La conclusion est sans appel : l'élection d'Axel Illary, selon Oro, « restera pour longtemps un cas d'école de ce qu'il ne faut jamais faire dans une association sérieuse ». Une formule qui sonne moins comme un constat que comme une déclaration de guerre.
23 mai : naissance du REJIF, l'organisation parallèle
La semaine suivante confirme les craintes de scission. Le 23 mai 2026, au 127 rue Marcadet dans le 18e arrondissement de Paris, une assemblée générale constitutive réunit les dissidents autour de Jean-Paul Oro, des membres contestataires et du résidu du comité ad hoc piloté par Faustin Dali — après les démissions d'Eden Bégé et d'autres. L'assemblée acte la création du Réseau des Journalistes Ivoiriens de France, le REJIF.
Dans la note de présentation qu'il a diffusée à ses soutiens, Oro décrit cette nouvelle structure comme une « nécessité stratégique ». Il plaide pour un « véritable maillage de compétences et d'expertises, capable de connecter nos talents, de partager nos savoir-faire et de renforcer notre influence collective ». Le compte rendu de l'assemblée constitutive, signé par Serge Pacôme Abonga, présente la séance comme un moment « marqué par l'engagement, la solidarité et la volonté commune de bâtir un cadre fédérateur ».
Le REJIF se définit comme « une plateforme d'exception et espace de collaboration, d'entraide et de partage d'opportunités ». Il ambitionne de « soutenir les initiatives de ses membres, de renforcer leurs compétences, d'amplifier leurs voix dans le débat public ». Des objectifs quasi-identiques à ceux de l'UJIF originelle, ce qui dit tout de la nature de la rupture : non pas idéologique, mais personnelle et procédurale.
Analyse : une crise de gouvernance aux racines profondes
Ce que révèle cet épisode dépasse les personnes impliquées. L'UJIF reproduit un schéma que l'on retrouve dans de nombreuses associations de la diaspora africaine en France : une structure fondée avec enthousiasme, portée quelques années par la volonté de pionniers, puis progressivement gangrenée par des questions de légitimité, d'absence de renouvellement démocratique et de contrôle du pouvoir.
La communauté des journalistes ivoiriens de France — estimée à environ une centaine de professionnels répartis entre Paris, Lyon, Marseille et Bordeaux — n'avait plus d'espace de dialogue structuré depuis 2021. Ce vide a nourri les rancœurs et amplifié les divisions. Il suffit de lire les différents communiqués pour mesurer à quel point les blessures sont profondes : on se juge en adversaires, non en confrères.
La création du REJIF constitue un aveu d'échec collectif. Non pas l'échec d'un camp ou de l'autre, mais l'échec de la communauté journalistique ivoirienne en France à trouver, dans un moment pourtant historique pour la profession, le compromis nécessaire à son unité. En face, l'UJIF renouvelée, avec son nouveau Conseil d'Administration et son président Axel Illary, devra faire ses preuves rapidement pour éviter que la coexistence de deux structures rivales n'affaiblisse davantage la voix collective de ces professionnels des médias.
La question qui se pose désormais est simple : ces deux organisations pourront-elles coexister pacifiquement, se livrer une concurrence stimulante, ou bien l'une d'elles absorbera-t-elle l'autre au fil du temps ? La réponse appartient aux journalistes ivoiriens de France eux-mêmes — à condition qu'ils décident de faire primer l'intérêt commun sur les ambitions individuelles.
La presse ivoirienne mérite mieux que ses propres divisions.















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